JUIFS ET CHRETIENS: LE DEBAT ENTRE A.FINKIELKRAUT ET P.THIBAUD

By gb

A partir de l’entretien publié par Le Monde du 12/11/2007

Le débat s’engage sur ce qui a changé entre chrétiens et juifs depuis les lendemains de la Shoah.

AF reconnaît que depuis cette période l’Eglise a rompu avec ce que Jean XXIII appelait “l’enseignement du mépris”. Il expose sa théorie qui est que, “hérité de Saint Paul,le mépris chrétien visait le “juif charnel”. Il se fondait sur une opposition tranchée entre l’esprit et la chair. L’esprit, c’était la foi. Et la chair, c’était principalement deux choses:la filiation et la convoitise”

Ce qu’il entend par la chair, c’est non seulement la concupiscence,le désir, dont on ne voit pas très bien pourquoi les juifs seraien les seuls porteurs,mais leur attachement à l’origine, à l’héritage, et le refus de l’universalisme chrétien ,de ce que il appelle “la religion de l’humanité” , conçu comme une vision abstraite,”désaffiliée et déterritorialisée”(P.T.).

A.F. se livre à une attaque en règle contre cette “religion de l’humanité”, c’està dire “l’universalisation du semblable” et ” la condamnation de tout ce qui divise ou sépare les hommes” Il développe l’idée que l’Europe, “née à Auschwitz”, s’est bâtie sur une conception selon laquelle elle devait se “désoriginer”, se défaire d’elle même et ne garder de son héritage que les droits de l’homme; “Vacuité substantielle, tolérance radicale” tel est, dit il,d’après le sociologue Ulrich Beck, le secret de l’Europe. Nous ne sommes rien, c’est la condition préalable pour que nous ne soyons fermés à rien ni à personne.

Développant cette critique de l’universalisme abstrait , qui refuse le droit à la particularité au nom d’un moralisme impersonnel, il dit que ce nouvel universalisme bien pensant fait honte aux juifs de garder leur attachement à leurs racines, à leur être historique. Ainsi en arrive t’on selon lui, à ce paradoxe que” l’Eglise abandonne la réprobation du juif “charnel” et que la démocratie la reprend fièrement.”

C’estcette “nouvelle religion “qui fait le procès du donné, de l’appartenance,bref de la chair et des juifs qui s’entêtent à lui demeurer fidèles.
La deuxième partie de l’entretien part de la préparation d’une nouvelle conférence internationale de Durban. La première, on se rappelle, avait donné libre cours à un déchaînement de haine anti occidentale, antiisraelienne et antijuive, orchestré par les délégations du tiers monde noyautées par les lobbies islamistes, sous pretexte de lutte contre le racisme et l’intolérance.A.F. exprime sa crainte que, s’il n’y apas de réaction des pays occidentaux et de la France, Israel et l’Occident soient encore plus les boucs émissaires des malheurs de l’Afrique et de la stagnation du monde arabo-musulman.

Comment réagir à ceux qui désignent notre civilisation comme leur ennemi?

“Ce n’est pas nous qui choisissons notre ennemi, c’est l’ennemi qui nous choisit ” dit il en citant Carl Schmitt .

“Devons nous réagir? Ceux qui s’y refusent, en tous cas ne sont pas animés par l’esprit de paix, mais par une autre idée de la guerre: la guerre civile mondiale qui oppose les dominés aux dominants, c’est à dire l’axe Washington-Tel-Aviv. La révolte des dominés, dans cette optique est légitime, et ses formes les plus violentes toujours excusables. Et bien non, l’Occident ce n’est pas seulement la domination, ce n’est pas seulement le crime,, c’est un monde qui mérite d’être entretenu et perpétué.

Le troisième axe de l’entretien est la reprise par A.F. de ce qui, selon lui, “caractérise les grands penseurs juifs du XX ème siècle:Levinas, Harendt, Jonas; c’est à dire leur insistance sur le thème de la responsabilité. Répondre del’Autre, répondre du monde, répondre de la culture et de l’expérience des belles choses, et répondre de la terre; il ne s’agit plus de réaliser les grandes espérances, mais d’être ému et requis par la fragilité.” Cette proposition qu’il fait “d’humanité à l’humanité a du mal à se faire entendre, car ce qui règne aujourd’hui, c’est le cynisme associé au sentimentalisme”.

La conclusion est tirée parP.T. qui cite Tocqueville disant que le patriotisme est la première des vertus -pas la plus haute. La première, celle qui déclenche toutes les autres, l’implication politique étant pour lui le moyen classique de faire échapper la morale à l’abstraction, pour qu’elle devienne exigence vécue et partagée.

Lien recommandé: interview de A.Finkielkraut dans la revue d’ethnologie “TERRAIN” numéro consacré aux nations, en Europe,dans lequel il évoque l’évolution de sa pensée sur l’opposition Lumières/Romantisme depuis son ouvrage: La défaîte de la pensée  (octobre 1991)

http://terrain.revues.org/document3013.html

3 réponses vers «JUIFS ET CHRETIENS: LE DEBAT ENTRE A.FINKIELKRAUT ET P.THIBAUD»

  1. ajhl dit :

    intéressant par le concept de chair, qui traduit la dimension vitale des liens, autant affectifs que historiques d’un individu avec une collectivité.
    également par l’idée que le patriotisme est une voie d’accès au souci de l’autre ,qui est la base de la morale.
    gb

  2. ajhl dit :

    Intéressant également par le déplacement de l’idée d’égalité vers l’idée de sensibilité à la “fragilité” et de responsabilté envers elle.Le glissement est d’autant plus remarquable qu’on peut y trouver une forme de parallélisme avec la notion de charité chrétienne,qui est elle même la traduction dans la dimension sociale de la notion chrétienne de l’amour de l’autre,apport spécifique du christiannisme dans l’histoire de la religion,et forme du “dépassement” historique du judaîsme originel,centré sur la Loi.
    Il y a dans cette tentative d’ouverture conceptuelle , une tentative de dépasser l’égalitarisme qui conduit à une surenchère perpétuelle, et à la limite à la “guerre civile”mondiale qu’il évoque, tout en plaçant au centre des devoirs celui de l’aide et de la protection à apporter aux plus faibles.
    gb

  3. ajhl dit :

    autre point: on ne peut pas ignorer que le vibrant plaidoyer contre l’Europe “désaffiliée et désoriginée” sonne comme les discours souverainistes, qui sont eux mêmes le paravent des des idées de la droite nationaliste ultra. Il faut être très vigilant à éviter que la critique d’une certaine abstraction universaliste ( qui verrait bien parfois, sans oser le dire, l’Europe s’étendant par paliers successifs au monde entier et être ainsi la voie d’une république mondiale issue de leurs fantasmes) n’aboutisse pas , par réaction,à une glorification excessive des particularismes,et au refus de toute unification,alors que les nations elle-mêmes sont aussi le produit du dépassement de certaines différences (régionales, linguistiques, religieuses) et de leur intégration (cultures locales régionales en France, catholicisme et protestantisme,etc.). Le risque étant évidemment que un ethnicisme finisse par faire fonction de noyau dur de l’identité nationale.
    L’ équilibre entre respect des identités et refus des évolutions rest délicat à trouver.
    gb

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