La caractéristique de toutes les diasporas est l’existence d’un fonctionnement psychique intégrant une double appartenance et une double fidélité. Ce système psychique ne fait que matérialiser le fait que chez tout individu, il existe une multitude de systèmes d’appartenance et donc de définitions de l’identité en réciprocité avec les groupes d’appartenance (religieux, partisan, professionnel, culturel ou national).
Il existe pourtant , dans les consciences, une sorte de rivalité entre ces groupes pour avoir priorité l’un par rapport à l’autre, sans parler de ce que certains exigent que soit proclamée cette priorité.
On en arrive parfois ainsi à des situations qui ressemblent à celles ou l’on demande à un enfant lequel de ses parents il préfère ( ce sont parfois les parents eux-mêmes qui posent cette question aberrante). Si on veut rester dans ce parallèle familialiste, la comparaison qui s’impose est plutôt celle du rapport entre les devoirs dus à ses parents et ceux dus à la famille que l’on crée soi-même (femme et enfants): il peut y avoir des conflits de priorité dans certaines situations, mais à priori , il n’y a pas d’antinomie. Bien au contraire, on peut penser que plus ces liens sont intenses, plus grande est la richesse d’existence de ceux qui les vivent.
Pour essayer d’éclairer cette question du rapport entre diaspora, fidélité à une communauté et fidélité à une patrie, on peut , pour décaler le regard, se pencher sur la façon dont elle est vécue par d’autres diaspora que la juive, l’irlandaise par exemple .
La diaspora irlandaise
Issue pour l’essentiel de la grande émigration du milieu du 19 ème siècle consécutive à la grande famine créée par la poitique économique génocidaire (un million et demi de morts, un quart de la population de l’époque ) des Anglais, elle constitue avec ses 40 millions d’”IrlandoAméricains” un des piliers constitutifs de la société américaine, avec un rôle historique dans la création et la direction du parti démocrate, des syndicats, de l’administration fédérale et de l’Eglise Catholique américaine, et elle tient une place importante dans la production littéraire, cinematographique et la presse.
“Ce qui définit sans doute le mieux les Irlandais “, écrit Philippe O’Rorke, “c’est sans doute ce sens aigu de l’Histoire. Soudés par l’expérience du malheur, comme les Juifs, conscients d’avoir été persécutés et martyrisés, ils ont la conscience, après une histoire longue et tourmentée, d’être un vieux peuple, doté d’un caractère irréductible et d’une foi en soi ancestrale”.
La diaspora irlandaise, comme les autres, se caractérise par une capacité à faire naître des communautés unies entre elles par la mémoire, une mémoire collective sociale, fusionnelle, qui ne nécessite pas de longs discours pour se faire comprendre.
Cette communauté irlandaise, soudée par la mémoire de ses souffrances, l’est aussi par la façon dont elle cultive la fidélité à la culture irlandaise (celtique), et sa solidarité avec le combat de la nation irlandaise pour acquérir son indépendance, y compris en Irlande du Nord, face à la violence de la politique anglaise.
Les mythes irlandais (mythes celtiques, geste arthurienne ) sont des symboles qui ont modelé l’imaginaire collectif irlandais et la vision du monde qui en découlait, le différenciant en particulier de celui de l’oppresseur anglais, exprimant quelque chose de la façon dont les paysages et les conditions de vie ont déterminé le rapport au monde de la population.
La langue, la musique, les légendes ont forgé une sensibilité au monde qui s’appuie sur ces symboles: romanesque, rêveuse, généreuse, combative, elle irrigue une identité collective qui constitue un des harmoniques de chaque identité individuelle.
Sur le plan collectif, elle ancre une résistance à la volonté hégémonique de l’ Angleterre, arrimée elle même à une culture aristocratique et protestante.
Cette sensibilité n’empêche en rien les Irlandais de se sentir profondément et totalement américains. Ils ont pu être intensément solidaires de l’Irlande, soutenir ses luttes pour l’indépendance et même éventuellement les combats de l’IRA en Irlande du Nord, ils n’ont jamais cessé de se vivre comme totalement américains . Jamais le patriotisme américain et la défense des valeurs américaines ne sont entrés en concurrence avec la solidarité communautaire. Jamais le soutien à la perennité du peuple irlandais n’a passé par un recul vis à vis de l’identité américaine.Jamais ils n’ont remis en cause les valeurs et les institutions qui fondent la Nation américaine.
Les grandes nations, qui sont issues de la fusion de plusieurs composantes (aux Etats Unis, les communautés irlandaises, noires, italiennes, indiennes, anglo saxonnes, etc.,en France,les diverses provinces et leurs cultures traditionnelles, les tribus celtes et franques;) on toutes construit des équilibres entre le dépassement de ces particularismes au sein d’une unité qui les transcende, et le maintien d’une loyauté à ces collectivités d’origine.
Les juifs de France ont pu hésiter, de par leur histoire de rejet et d’exclusion, à croire qu’ils étaient réellement considérés comme composante de cette unité supérieure.Pourtant, ils le sont effectivement, et dans la partie moderne de l’histoire, c’est la période de l’occupation allemande, qui a correspondu de fait à une guerre civile française, qui a remis en cause cette intégration. De même, au moment de l’Affaire Dreyfus, c’était toutes les forces ennemies de la République, l’extrême droite monarchiste et l’Eglise dressée contre la République qu’elle vivait comme l’ennemi mortel de ses privilèges, qui s’étaient saisies du cheval de bataille antisémite pour monter à l’assaut des valeurs républicaines. Le paradoxe était alors que c’étaient les défenseurs des juifs qui défendaient les vraies valeurs françaises, celles des droits de l’homme et de l’individu et ceux qui accusaient les juifs au nom du patriotisme , qui trahissaient ces valeurs. Comme la communauté irlandaise, qui a pu souffrir elle aussi d’un racisme à son égard à l’arrivée dans le pays, la communauté juive a trouvé sa place dans l’histoire nationale, tout en conservant son identité culturelle. Son histoire fait partie de l’histoire française, y compris avec la déportation et avec les Justes qui s’y sont opposé, avec la Résistance Juive et les réseaux qui ont protégé la plus grande partie des juifs de France de l’extermination qui s’est produite dans la majorité de l’Europe.