SARKOZY, LA LAICITE ET L’IDENTITE NATIONALE

By gb

Le discours prononcé par Sarkozy lors de son voyage au Vatican marque clairement une rupture avec la conception de la laïcité défendue par les chefs d’Etat français dans la dernière génération.

Ceci pour une double raison: d’abord parce que la référence au christianisme comme source fondamentale de l’identité française constitue un virage par rapport au souci constant des responsables politiques français de distinguer d’une part,l’identité politique et citoyenne des Français, qui ne découle pas de la religion, mais au contraire de la lutte pour échapper au pouvoir politique de l’Eglise, et renforcer la séparation du politique et du religieux, et d’autre part, l’identité culturelle, qui elle, est bien liée partiellement, aux valeurs religieuses et à l’imprégnation des mentalités par la référence fondamentale au christianisme.

Giscard d’Estaing et Chirac, dont on ne peut contester l’appartenance au monde chrétien , ont pourtant bataillé pour éviter la référence au christianisme dans les textes constitutionnels de l’Europe. La laïcité est au contraire, dans sa dimension d’exclusion du religieux du champ politique, une dimension fondamentale de l’identité française, qui d’ailleurs la différencie en effet de la plupart des Etats européens.

Mitterrand, lui, qui avait relancé la guerre scolaire dans sa tentative d’attaque contre le secteur privé de l’enseignement, avait aiguisé le conflit en prenant le parti d’une accentuation de la lutte contre l’influence éducative de l’Eglise, rompant l’équilibre institué depuis des décennies.

Le deuxième point qui introduit une rupture importante, c’est le parti pris appuyé de défense de la religion évoquée comme une source indispensable de moralité et opposée à l’athéisme, décrit comme un système de croyance instable, menacé par les idéologies et donc présentant un danger de “fanatisme”, ce qui ne manque pas de sel quand on voit la façon dont tous les intégrismes nourrissent les forces de haine et de violence les plus puissantes de l’époque. L ‘Etat, s’il considère que la religion est un élément primordial de la société qui doit être soutenu, ne la considère plus comme un élément de la vie privée de chaque citoyen, une affaire de conscience personnelle, mais comme un élément d’une stratégie éducative qu’il doit promouvoir.

Il est peu probable que Sarkozy veuille rallumer la guerre de la laïcité, et que des mesures mettant gravement en danger la laïcité soient prises, mais c’est clairement un nouvel état d’esprit qui se met en place. Rétrospectivement, on comprend encore mieux la mise en place du conseil des institutions musulmanes. On retrouve une conception bonapartiste, qui pense que la religion est un moyen de stabilisation et de contrôle des populations qui justifie de déléguer une partie de l’encadrement à l’appareil des religions.

Dire que “les racines de la France sont essentiellement chrétiennes” est à la fois vrai et faux. Car le christianisme a été effectivement le fond de la pensée collective française pendant des siècles, mais toute la culture française ne s’y réduit pas. Le fond celte préchrétien, l’influence énorme de la culture gréco-latine, le rôle décisif des lumières, et surtout, toute la modernité qui s’est développée hors de la religion,le faible rôle de cette religion dans la production artistique et culturelle contemporaine, font que rabattre l’identité française sur son passé religieux exprime en fait un choix et non un constat objectif.

En fait, on a le sentiment que le fond de la pensée de Sarkozy, c’est que dans l’époque de perte des repères et des valeurs que nous vivons, seule la religion a le pouvoir de structurer les individus et les rapports sociaux, en tout cas beaucoup plus que l’athéisme, décrit comme ouvert à toutes les dérives . Or, c’est justement ce qui se produit de moins en moins: la religion est de moins en moins structurante pour les individus, et fonctionne de plus en plus comme une nébuleuse de croyances vagues, ou chacun fait son marché, et qui n’assure plus la cohésion intérieure ni collective des individus.Dans le combat pour le maintien des valeurs de la civilisation occidentale, la position qu’il prend se ramène pratiquement à un appel à une sorte de “réarmement moral” qu’il lance -on se rappelle de l’usage de ce terme dans la lutte contre le communisme, à l’époque de la guerre froide-.

Ceci est inquiétant quand on fait le parallèle avec l’idéologie des chrétiens d’extrême droite aux USA, et leur conviction totale d’être les seuls détenteurs des valeurs morales, avec les lectures délirantes qu’ils font du monde moderne, et les conclusions politiques qui en découlent.

La laïcité n’est ni “le combat contre toutes les religions”, ni “le respect de toutes les religions”, elle est la séparation du domaine politique et du domaine du religieux, considéré comme étant du ressort de la vie privée de chacun. C’est cette atténuation de la limite entre vie privée et vie publique qui est porteuse de dangers pour la démocratie. Dans son idée, du temps ou il était ministre de l’Intérieur, de modifier la loi de 1905 qui dispose que “la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte”, il y avait déjà en germe la contestation de ce principe fondamental de la démocratie française.

Refuser de donner un pouvoir à l’Eglise n’est en rien “ignorer l’héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire “, “commettre un crime contre ce mélange d’histoire, de patrimoine, d’art et de traditions populaires qui imprègnent si profondément notre manière de vivre et de penser”. Inversement, reconnaitre cet héritage n’implique nullement de donner aux Eglises les moyens d’établir et de renforcer actuellement leur influence sur une population dont 10 % seulement se déclarent pratiquants réguliers et près d’un quart incroyants.

Les sourires remplis de satisfaction des hiérarques de l’Eglise qui ont entendu le discours de Sarkozy montrent qu’ils apprécient à sa juste valeur le soutien que leur apporte ce nouveau compagnon de route. L’actualité récente, avec la conversion de Tony Blair au catholicisme, montre que un homme politique peut à la fois avoir des convictions religieuses fortes et ne pas les traduire par une subordination de son action au soutien actif à une Eglise.

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Une réponse vers «SARKOZY, LA LAICITE ET L’IDENTITE NATIONALE»

  1. Rosenman dit :

    Excellent article.
    Mettre la religion chrétienne à la source de la société française, comme l’a fait Sarkozy c’est mettre en cause en cause le modèle sociétal français: en effet la laïcité est la base de notre vivre ensemble. Elle assure la liberté des minorités, religieuses ou non par rapport à une religion (qui fût jadis) dominante. Placer la religion chrétienne aux origines de la société française, c’est enfait mettre en cause les deux cent ans de république, qui ont pour ancêtre les Lumières et la modernité. C’est en fait être un partisan des anti-Lumières, au sens stricte , un réactionnaire !

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