Commentaire de Edwige Encaoua à propos du film :
Faut-il risquer le plus difficile à dire pour que les armes tombent ? Interviewée pour son rôle de Dina dans le film récent d’Eran Kolirin, « La visite de la fanfare », l’actrice israélienne Ronit Elkabetz justifie son choix en ces termes: « C’est le grand cœur du personnage de Dina qui m’a touché. Sa manière d’accueillir Tewfiq les bras ouverts, sans préjugés, sans peur, libre du poids du passé ou du futur, vivant complètement dans le présent… »
Il me semble très juste, en effet, de souligner l’ouverture exceptionnelle de cette femme sur laquelle, d’ailleurs, tout le film se construit. Celui-ci nous donne à voir ce que peut produire cette ouverture et cette liberté et ces effets nous sont montrés avec pudeur, émotion, et souvent grâce à une inventivité langagière qui est la grande trouvaille de ce film : aux limites des mots, il y a encore les mots.
Cette inventivité et cette justesse langagière, certains diront pré-langagière, vont permettre que l’on se parle au niveau de ce qui est habituellement tu, et qui, paradoxalement, est en même temps, le plus communément partagé.
Au contact de Dina, les différents protagonistes vont en effet se dépouiller de leur position de prestance pour oser l’éveil à l’autre, l’émotion, le partage pudique de ce qui, au-delà des différences, convoque chacun : l’intime.
L’autre qui va être évoqué est l’autre du rapport amoureux, fugitif ou engagé, toujours raté d’une certaine manière, car toujours marqué d’un malentendu à coté duquel on ne peut passer, tant, en relever le défi est au cœur de ce qui fait l’essentiel de notre humanité.
Ainsi, tous les protagonistes seront amenés par les circonstances, à tourner autour de ces questions, ce qui ouvrira un espace d’implication exceptionnel entre eux. Celui-ci, aussi fugitif et provisoire soit-il se révélera extrêmement précieux pour chacun, et du même coup, dans le même mouvement et dans le même temps, précieux aussi pour le spectateur soudainement concerné en son intériorité.
Avec une extrême finesse, et une talentueuse sobriété, grâce à l’art d’une musique inscrite dans un registre universel (Jazz, Chet Baker) et qui nous transporte dans le vécu sans mots de nos émotions premières, ce film nous montre que chacun a sa part de solitude, mais aussi que chacun peut trouver en lui, avec l’autre, les moyens de la briser.
Ce que nous dit Eran Kolirin du choix de cette musique est révélateur de son projet : « Il était nécessaire de placer la musique en territoire neutre, qui n’appartient à aucune des deux cultures israéliennes et arabes…, le rapprochement israélo-arabe ne se fera pas forcément au moyen de grands discours politiques, mais plutôt dans une humanité partagée qui se révèle au quotidien ».
Quand on sait, par ailleurs, que les acteurs qui jouent les rôles des musiciens de la fanfare égyptienne sont des palestiniens, et que sur le tournage, l’ambiance était très chaleureuse et marquée par très grand respect entre palestiniens et israéliens, alors, on se dit que la réalisation de ce film, sa concrétisation même, a participé de ce que ce qu’il veut nous dire et nous montrer, il est la réalisation donc, d’une coïncidence précieuse et rare.
Un film subtil que je recommande.
Edwige Encaoua
Mots-clefs : rapprochement israelo arabe, Ronit Elkabetz